Campement amérindien par Cornélius Krieghoff

La présence autochtone

L'histoire de Mastigouche (qui signifie en montagnais « là où le bois est petit » et que les Abénakis prononcent « Matshigosse ») est celle de chasseurs, de pêcheurs, de cueilleurs, de trappeurs, de défricheurs, de canots d'écorces, de coureurs des bois, de colons, d'aventures de guides de chasse et de pêche de clubs privés.  C'est celle de l'existence dure que connurent ceux et celles qui dans une première étape modelèrent l'image du territoire de  Mastigouche.

La venue des Abénakis serait plus tardive dans cette région, soit à partir de la deuxième moitié du 17e siècle. Ceux-là, les Abénakis, fixés à Saint-François-du-Lac et à Bécancour de l'autre côté du fleuve Saint-Laurent, empruntaient régulièrement la rivière du Loup qui est une voie d'accès idéale pour se rendre à l'intérieur des terres vers les territoires de chasse et de pêche.

Cela expliquerait pourquoi leur influence ne s'est pas fait sentir dans le langage de ce territoire.  Pour le voyage de retour, cette tribu sillonnait avec leurs canots la rivière Mastigouche qui se déverse dans le lac Maskinongé, et delà, à leur établissement situé aux abords du lac.

À l'arrivée des Blancs, plusieurs amérindiens devinrent commerçants de fourrures.  Mais dans l'ensemble, cet état de fait contribua au recul et au déplacement de ceux-ci.

Ce très bref survol de l'époque amérindienne, ou celle des découvertes et des explorations, nous amène à parler de la seconde phase de l'histoire de Mastigouche. C'est alors que ce territoire sera encerclé par un chaînon de petits centres ruraux.

La colonisation

« Après une exploration assez avant dans l'intérieur, sur la rive droite, où nous trouvons un sol de terre jaune sablonneuse, nous poursuivons le cours de la rivière qui nous offre parfois sur ces bords des terrains brûlés, si bien nettoyés que la plupart peuvent être ensemencés à bien peu de frais. (…)  Ici, comme ailleurs, nous enfonçons dans une belle terre jaune et grise toute la longueur de nos avirons, sans rochers ni autres embarras.  Il est certain que de nombreuses familles peuvent s'établir avec avantage sur les terrains que nous avons vus aujourd'hui ».

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Un voyage d'orignal en « jumper »De fait, ces villages, Saint-Didace, Saint-Alexis-des-Monts, Saint-Charles-de-Mandeville…, ont en commun un point fort intéressant.  Ils ont tous participé au système qu'il est convenu d'appeler agro-forestier.  C'est-à-dire une économie où sur le même territoire, agriculture et travail forestier sont liés ensemble.   Dans ce coin de pays, la colonisation a toujours été précédée par le commerce du bois. Pensons à Saint-Charles-de-Mandeville où la coupe du bois débute sur son territoire avoisinant dès 1836.  La colonisation sera toujours à la remorque de l'exploitation forestière.   De fait, le commerce du bois permet aux colons de survivre.   Aussitôt établis sur sa terre, il participe à la vie de chantier.

Dans bien des cas, le système agro-forestier fixe le colon sur une terre pauvre, qui contribue à rendre encore plus précaire cette agriculture.   Ce système fonctionne pour le bénéfice des intérêts capitalistes au mépris des ressources locales, diront certains.

Souvent le gouvernement favorisait les marchands de bois au détriment des agriculteurs.   Effectivement, les registres nous confirment cet état de fait.   C'est ainsi qu'une compagnie forestière s'oppose à la création de Saint-Alexis-des-Monts :

« Le (...) est le canton Hunterstown, situé au-dessus de Saint-Paulin,  étant la propriété presqu'exclusive d'une société de capitaliste, paraît-il.  Toutefois, le gouvernement n'offre pas un seul âcre de terre en vente dans ce canton…» Coloniser au 19e siècle, équivalait pour l'état à concéder des terres publiques ».*2

Sans trop risquer d'erreurs, on peut dire qu'il n'y a jamais eu d'essai de colonisation proprement dite dans la Réserve.  L'exploitation forestière a pris à peu près toute la place.

Défricher une nouvelle terre boisée exige de l'audace.  Dans cette expérience, certains colons sont morts de misère, d'autres sont partis vers la ville. d'autres encore ont leurs descendants là, aujourd'hui.

Les clubs privés de chasse et de pêche du territoire de Mastigouche

Membres  du Club MastigoucheAu début des années 70, le démembrement des clubs privés a fait couler beaucoup d'encre au Québec.   La polémique autour des territoires, sous bail, se situait à plusieurs niveaux.    Pour certains, la disparition des clubs privés signifie une opération inadéquate, l'accessibilité de la forêt est indigne de monsieur ou de madame-tout-le-monde. D'autres, par contre, préconisent la démocratisation de l'accès à nos rivières et à nos lacs.  Le maintien des clubs privés signifie un anachronisme de la période contemporaine.   Quelques-uns expriment une opinion fort explicite :

« Les clubs ont toujours été, sont encore et seront toujours une injustice sociale ».*3

Les avis sont partagés.

Cela étant dit, le droit exclusif de chasse et de pêche est établi au pays, voilà plus de 300 ans.   Sous le régime français, des règles sévères sont imposées par le roi, en ce qui concerne cette activité.  La zone de peuplement s'étend surtout le long des rives du Saint-Laurent.   Par conséquent, la plupart des colons habitent à proximité d'un cours d'eau.   Le droit exclusif de chasse et de pêche constitue un attribut de la propriété du sol. Le gouverneur de Lauzon, en 1652, émet ce mandement qui permet :

« À chacun habitant de pêcher devant leur concession et de chasser (…) mais il est fait défense à toutes sortes de personnes de pêcher devant les concessions d'autrui ni devant les terres non concédées sans permission des propriétaires ».*4

Nous sommes donc en présence, ici, de la première forme de club privé.

À la fin du 19e siècle, le gouvernement québécois est incapable d'assumer la protection de la faune et la surveillance des forêts.   En effet, que pouvait faire, compte tenu de la faiblesse de ses revenus et de ses possibilités, ce gouvernement?   Ce dernier, pour renchérir ses coffres ne pouvait offrir que son territoire à mettre en valeur.

C'est alors qu'il eu l'idée de louer, à des particuliers, pour des fins exclusives de chasse et de pêche et titre de protection, de vastes étendues.  C'est cette politique de protection qu'est issue la formation des clubs privés au Québec.

N.B. : Soulignons que le club privé, tel que le Québec connaît, est unique en Amérique  du Nord. Nulle part ailleurs, un gouvernement loue des territoires à des particuliers pour leur seul usage.

Le St-Bernard Fish & Games et le Mastigouche Fish & Games

Membres et guides du Club Mastigouche

Ce système de location amène le gouvernement à mettre sur pied un programme de publicité en vue d'attirer les riches «sportsmen» américain.  On devait avant tout sensibiliser cette clientèle à la richesse de nos rivières et de nos lacs.   Par ailleurs, l'on sait que dans la dernière décennie du 19e siècle, de nombreux capitaux américains envahissent la province.

Guide à un départ du lean-to, prêt pour le portageParallèlement à cette campagne publicitaire, un nouveau mouvement prit forme aux États-Unis. Nos voisins du Sud promulguaient une nouvelle idéologie face à la conservation et à la pérennité des forêts. Résumons là : repousser les frontières de l'inconnu et envahir les grands espaces naturels et sauvages.  La nature constitue l'élément indispensable à la santé de corps et de l'âme du citadin.  Idéologie acceptée par une fraction aisée et bien nantie de la population américaine.   Et suite à la propagande québécoise, il n'en fallait pas plus pour exciter la convoitise de ces gens.  Dans cette optique, l'arrière-pays des villages de colonisation de la Réserve Mastigouche répondait à leurs attentes.

Territoire à peine affecté par les précédentes occupations humaines et d'une splendeur naturelle inégalée, il offrait donc une opportunité exceptionnelle de mettre leurs idées en pratique.   À cause de ses ressources naturelles et en conformité avec la philosophie de l'époque, l'actuel territoire de la Réserve Mastigouche sera le terroir de deux clubs privés dès plus sélect : le St-Bernard Fish & Games et le Mastigouche Fish & Games.   Et cela, dès la fin du 19e siècle.

Un vent de changement!

À compter des années 60, un esprit de réforme pose maintenant le problème en terme de changement et de devenir.  Pour la première fois, on passe au crible «l'institution» que forme le club privé au Québec, et on s'interroge.

Effectivement, c'est depuis ces années qu'une importante partie de la population revendique les mêmes privilèges et les mêmes prérogatives auxquels les membres des clubs privés ont droits.   Les gouvernements qui se sont succédés pouvaient difficilement se montrer impassibles devant ces requêtes. Pourtant les ministères passent et le problème demeure entier. Il est beaucoup plus facile d'inscrire le déclubage dans un programme électoral, que de le réaliser dans les faits.

Dans la foulée de ce vent de changement, le gouvernement d'alors, dans un mouvement à caractère social, déclenche l'opération accessibilité, qui vise à démocratiser l'accès au territoire faunique.

Cela donnera naissance en 1971 à la Réserve faunique Mastigouche sous l'égide du Ministère du loisirs de la chasse et de la pêche (MLCP) et qui sera gérée plus tard par à la Société d'établissements plein air du Québec, connu sous l'acronyme SÉPAQ.


  1. L'emplacement reconnu, l'hiver suivant 19 personnes séjournèrent sur les lieux. Saint-Michel-des-Saints était fondé.
  2. Drapeau, op., cit., p.449
  3. Henri Poupart, Le scandale des clubs privés de chasse et de pêche, Montréal, Parti Pris, 1971, p. 23
  4. Massicotte et Lessard, La pêche en Nouvelle-France , in R.E.Q., no 2, Trois-Rivières, Leméac, 1975. P. 53

Extrait de :

Sylvie Fréchette, « Mastigouche ou la fin d'une époque », Direction générale des parcs et du plein air, Québec, 1978